Menu

Le cœur, et la bouche, et la vie.

Rien faire du tout.

« Et si ton grand projet de cette année, c’était de ne pas avoir de projets, et d’apprendre à vivre avec ? »

me dit-elle, comme ça, grands yeux noirs dans un petit visage fin entouré d’un océan de boucles brunes. Quant à moi, en face, je lui dis ma frustration comme je peux, comme je crois, liée à la précarité de mon emploi, comme si tout allait se résoudre parce que le mot « indéterminé » serait inscrit en haut de quatre feuilles de papier. Cela ne m’a jamais affectée jusque là, mais c’est aussi la première fois que je suis en emploi précaire, depuis 15 ans que je travaille. Aujourd’hui je fais le compte des vacances incertaines financièrement, des mois où on tire la langue parce qu’il faut bien vivre et aller voir nos familles et nos amis, des laines de luxe dont je rêve et que je ne peux pas m’acheter, parce que je suis raisonnable, pour les raisons citées plus haut, de cet appartement qui me pèse parce que ce n’est pas chez moi, et parce que la moquette, et qu’on ne peut même pas changer pour une location, parce que notre « précarité » actuelle nous l’interdit.

Je lui dis tout ça alors qu’elle perd bientôt les aides sociales pour la garde de son fils, qui a eu le mauvais goût de naître en avril. A ses trois ans donc, fin des aides, et l’école n’est qu’en septembre. Fin de la crèche, plus les moyens. Pas les moyens de faire des extras non plus, finalement. Elle me dit alors, elle, qu’elle a toujours vécu dans l’incertitude, qu’elle n’a connu que la précarité financière et matérielle ou quasiment, et que ce n’est pas grave, et qu’on peut aussi VIVRE. Seulement « vivre », sans projet-s. Elle me dit que ça s’apprend. Que ça peut être un projet. Que pour mon projet de 2017, je pourrais peut-être dormir. Jouer avec ma fille. Me remettre à cuisiner pour de vrai. Aller à la piscine. Aller à Hourtin tous les dimanches dès le mois de juin.

Je me suis dit que c’était bête, qu’on ne peut pas vivre sans projet, que ça nous fait avancer, prévoir, rêver les yeux ouverts, c’est ça la vie.

Et puis j’étais très fatiguée. J’avais envie de dormir. J’avais envie de dormir et j’avais envie de renouer avec je ne sais quoi, moi, mon rythme, la nature, ces conneries là. Je me suis dit que ce serait bien, une année pour dormir. Une année pour réfléchir. Une année pour rien faire du tout.

Laisser un commentaire