Menu

Le cœur, et la bouche, et la vie.

Socialisons

C’est drôle les résolutions, ça commence tôt, ça se termine tard, mais enfin ça se termine.

Enfin on croit.

Cette année je n’ai pas su quoi me souhaiter, à part « moi en mieux » mais je n’ai pas encore décidé qui était ce « moi » et ce qui serait « mieux ».

J’avance en faisant du sport (un peu), en prenant mes médicaments (tous les jours – lassie chien fidèle), et après ? Le démaquillage pas tout le temps, la lecture pas tout le temps, le tricot pas tout le temps.

On en revient toujours à cette angoisse extrême, qui m’a pétrifiée des mois durant, le temps. Le temps qui défile, le temps qui manque, le temps qui passe, le temps qu’on ne maîtrise pas. Et pendant que j’écris ces phrases, à ce moment-même je me dis que c’est peut-être lié, finalement, à cet anniversaire qui arrive et, quelques questions sur le thème « vieillir ».

 

______________________________________

A chaque fois que j’écris ici, c’est quand l’enfant fait un cauchemar et termine dans notre lit. Une fois par mois est un score relativement bas, si on y réfléchit, et cela permet de faire le compte. Mords bien ta langue quand tu dis que « oh, moi, ma fille ? JAMAIS, elle ne se réveille ». Eh bien si : une fois par mois, même. Elle grandit et s’éloigne, elle câline beaucoup, mais pas longtemps, elle me manque horriblement et m’exaspère également.

D’un point de vue professionnel, j’en suis toujours dans la même nébuleuse du contrat définitif, ou du départ définitif. Je me posais moins de questions quand aucun espoir n’était permis. Mais désormais l’espoir est permis et sur un poste tout à fait différent (c’est-à-dire dix fois mieux). Je ne voudrais pas être déçue. Tout ceci me rend très ambivalente.

Ce soir nous dînons chez des connaissances de F. Je ne connais ni lui, ni elle, ni leur enfant. Je crois bien que c’est la première fois que cela m’arrive. Il faudra rendre la pareille, mais cela fait partie des bonnes résolutions. Socialisons.

Reprendre

Reprendre le chemin d’un journal, au sens strict, essayer du moins, se donner l’occasion. Je ne sais pas si ça tiendra, mais essayons.

Quelqu’un se sert-il encore du blog sous cette forme, comme avant, sans vendre quoi ce ce soit, sans test de quoi que ce soit, sans critique de quoi que ce soit ? le micro-blog et son instantanéité a tué le blog, vive le blog !

Renaître.

***

Cette nuit fut brutale, l’enfant réveillée par un cauchemar hurlait dans son lit, inconsolable, jusqu’à ce que, dans le noir et encore endormie, je traverse le couloir pour la prendre dans mes bras. Elle s’est agrippée à mon cou comme sauvée d’un naufrage.

Elle a terminé dans notre lit mais s’accrochait encore à moi, tournait, collait sa bouche à mon cou, refusait de quitter mon bras écrasé, engourdi. Je sais que je paierais physiquement ce manque de sommeil – puisque nous nous sommes rendormies qu’une heure plus tard, soit quarante minutes avant le déclenchement du radio-réveil.

Parlons-en : j’ai réinvesti dans un radio-réveil, un vrai, placé stratégiquement à l’opposé de la pièce, nous obligeant par là-même à nous lever pour pouvoir l’éteindre. Je n’ai malheureusement pas eu le choix de la radio se lançant à 6h40 et après deux matins je peux le dire : je ne l’aime pas. Je ne sais pas si c’est le réveil ou la radio, soit dit en passant, que je n’aime pas.

La fatigue fait-elle manger ? Je suis épuisée et je mange. Ni mal ni gras, mais je mange, en quantité incroyable. Je sais que la fatigue est passagère, coup dur supplémentaire d’une maladie invisible mais présente, chaque jour en ce moment. J’attends que cela passe et en attendant je mange. Je sens bien que ce n’est pas normal, mais je ne sais pas pourquoi.

A demain.

Les gens du matin

On se croise sur le trottoir tous les matins de la semaine, l’endroit de notre rencontre déterminant le degré de notre retard. Plus haut dans la rue, je sifflote, plus bas j’accélère mon allure, la poussette au bout des bras.

Dans mes matins il y a d’abord ce père bourru et sa fille lumineuse, qu’il enserre d’un bras jaloux. Il refuse obstinément de répondre à mes « bonjour » et j’avoue avoir baissé les bras. Je tends l’oreille pourtant, quand il explique au pantalon violet qui presse le pas, l’ordre des canalisations d’eau -principales et secondaires- celles qui vont aux maisons – visibles par l’éventration de la route.

Ensuite, il y a cette jeune femme, très « One Tree Hill », toujours avec sa fille qui court et parfois avec en plus une poussette. Elle a l’air malheureux, fatigué et excédé. Elle ne dit pas « bonjour » mais « pardon », tous les jours. « Pardon » pour sa fille qui prend toute la place sur le trottoir, un « pardon » d’exister.

Les « bonjour », je les échange avec cette femme tout droit sortie des années 90, avec une coupe courte brushée et des mèches blondes. Elle aussi, à ses côtés, une grande fille et un garçon en poussette, garçon qui se tend vers ma fille en criant « bébé ! », tout investi des six mois de différence qu’il doit avoir avec le bébé en question. Elle a peut-être 40 ans mais elle en fait 50, et je connais trop bien son milieu social, si bien que ça m’en fait mal.

Je me dirige vers les grandes tours où est gardée l’enfant. Sur le chemin je rêve de maisons et de travaux, je fais la liste des courses, j’invente des recettes de cuisine, je rêve de pirates et de princesses guerrières, de vaisseaux spatiaux. Je commente à voix basse mes dernières lectures. Je confie A. à sa nounou le coeur léger, satisfaite de ma routine matinale et de sa bonne humeur à retrouver sa petite copine I., qui frotte sa tête crépue contre ma joue juste avant que je les quitte, elles, et le matin, et ses gens.

« Profite, ça passe si vite ! »

J’essaie de profiter. J’essaie de la voir encore comme un bébé. J’essaie d’enregistrer dans ma mémoire les petits bouts d’elle en bébé, qui font qu’elle est elle. Je ne suis pas impatiente, je la laisse prendre son temps. On ne court pas dans cette maison. Moi je cours, dès que je passe le pas de la porte, dès que je suis seule. Mais pas avec elle, jamais.

Et pourtant, j’ai hâte. J’entends qu’il faut que je profite, mais je n’y peux rien si j’ai hâte. Hâte de la voir marcher. De prendre sa main dans la mienne et d’aller faire une balade le soir. Hâte de lui mettre des chaussures, de dire que je vais en acheter qu’une paire et puis lui en acheter douze. Hâte de pouvoir l’habiller pour de vrai, sans avoir l’impression de jouer à la poupée et de la gêner plus qu’autre chose. Hâte de l’entendre dire d’autres mots que « maman », qui lui sert à tout, en ce moment, puisqu’elle ne sait que celui-là. Hâte qu’elle mange des morceaux, un peu plus. Peut-être qu’à ce moment-là, je vais vouloir que le temps se fige. Peut-être qu’à ce moment-là, je vais vouloir qu’elle cesse de grandir. Peut-être bien que c’est seulement la période « petit bébé » qui ne me convient pas. Peut-être que je vais vouloir qu’elle reste là. 1 an, 1 an et demi, et on s’arrête là, on est bien.

Et peut-être pas. Peut-être que je vais en vouloir plus, encore, toujours plus. L’entendre courir et l’emmener à l’école et la voir faire du vélo, aller à ses premières fêtes d’anniversaire. Je m’inquiète un peu, est-ce qu’elle sera seulement invitée à des anniversaires ?

On me dit de profiter, que ça passe trop vite.

Et je me dis que chaque chose en son temps.

Des vies rêvées

Avant qu’internet deviennne « le » média, mais surtout avant les applications mobiles de micro-blogging, ma vie rêvée ressemblait fortement à ma vraie vie, avec un peu plus d’argent et de vacances, peut-être.

Ma vie rêvée était d’avoir un travail et de rentrer chez moi le soir me mettre dans un plaid et de lire jusqu’à tomber de sommeil, de me nourir de babybel sans prendre un gramme et de partir en vacances au soleil une fois par an. Et pendant des années, j’ai vécu ma vie rêvée. Entrecoupée de sorties au bar, de déménagements, de période taboulé plutôt que babybel, mais dans l’ensemble, il y avait une adéquation certaine.

Et puis les réseaux sociaux de l’internet sont arrivés et un fossé géant s’est creusé entre mes rêves et ma vraie vie.

Aujourd’hui, je voudrais vivre dans une maison pastel où tous les meubles et rideaux et coussins seraient assortis. Je voudrais rentrer du travail (qui me rapporte de l’argent, c’est déjà ça de pris) et avoir le temps de faire des gâteaux. Que je mangerais sans complexe. Je voudrais m’installer dans mon canapé, pendant que l’enfant joue tranquillement à mes pieds, pour lui tricoter un béguin, un gilet. Le weekend, je voudrais retaper de vieux meubles et aller à la mer au débotté, en s’en foutant des horaires et du sable dans les cheveux et dans la voiture. Je voudrais aussi faire 1m70 et 55kg, enfiler n’importe quelle fripe et que tout m’aille, quitte à fantasmer complètement. Je voudrais ressembler à ces femmes sur instagram, les mères qui ont le temps de tout ça (comment est-ce possible ? elles travaillent celles-là ?) et les sans-enfants qui ont l’argent de tout ça (là je sais comment : elles n’ont pas d’enfants). Je voudrais que mon frigo se remplisse magiquement de fruits et de légumes frais et beaux et scintillants. Je voudrais faire du sport. Je voudrais aller courir dans la lande. Je voudrais me mettre de la crème sur le corps deux fois par semaine et faire des masques pour les cheveux. C’est ma vie rêvée.

 

Mais la réalité, c’est que je rentre du travail et il faut faire le bain et le coucher et que je ne peux plus manger de babybel sans penser « cellulite ». Que je me couche tous les soirs à 22h30 dans des draps ni pastels, ni assortis. La réalité c’est que je passe mes weekend à faire des lessives et à dire à ma fille de ne pas aller là, de pas mettre ses doigts là, de redescendre de là, attention c’est dangereux, ne jette pas la nourriture par terre, laisse maman tricoter, mange pas le sable, mange pas les fourmis, mange pas le sable plein de fourmis. La vérité c’est que j’ai pas terminé de perdre mes kilos de grossesse d’il y a ONZE mois, que j’en ai marre d’entendre que « nan mais faut le temps de s’en remettre », combien de temps, vingt ans ? et que j’ai jamais fait 1m70 (enlève 10cm et retient 2) et que je n’ai jamais pu mettre n’importe quelle fripe et que ça m’aille (parce que j’ai du cul et pas dans le sens que je porte chance). La réalité c’est que pour faire du sport c’est entre 20h et 21h30 et que y’a moyennement de la lande en plein centre ville de Bordeaux. Que j’ai acheté cette petite malle « à retaper » il y a 3 mois. Le matériel pour le faire il y a une semaine. La réalisation, toujours pas, je ne sais pas. La vérité c’est que je ne pense pas à mettre de la crème et à faire des masques parce que je suis trop occupée à penser à rajouter du ketchup sur la liste du drive. La vérité c’est que nos vies rêvées se fracassent sur la réalité. Qu’il en ressort une énorme frustration et une impression de « manquer de temps », de manquer de « volonté » ou d’argent et qu’on finit par envier, jalouser, les gens qui ne travaillent pas, les gens sans enfants, les gens avec enfants qui ne travaillent pas, les gens.

Alors, qu’après tout, ma vie n’est pas horrible, elle n’est pas moche. Ce n’est pas celle des magazines, pas celle d’instagram, mais elle est jolie quand même. Tous les soirs, j’ai un câlin. Tous les soirs on repeint la salle de bain de gouttes d’eau, partout. Tous les soirs je lis une histoire. Tous les jours je me marre à la voir monter, redescendre, me suivre partout. Tous les semaines je monte sur la balance et je n’ai pas grossi. Toutes les semaines j’ai du linge propre. Et un frigo rempli. Avec du babybel dedans. Tous les soirs je m’endors près de mon mec (qui se relève discretos, lui). Parfois une fois par semaine j’arrive à voler une heure pour aller courir, ou pour aller danser. Tous les mois je mets de la crème (et je fais un masque). Et tous les jours je vais au travail.

Le problème n’est pas l’internet, c’est l’usage qu’on en fait, et, moi, j’ai décidé de revoir mes rêves à la baisse. Ma réalité sera plus belle.

Bordeaux, deux ans

A une semaine près, voilà deux ans que je me promène dans tes rues, Bordeaux.

Deux ans de tes murs blancs, éclatants, de ton soleil chaud, de ton temps changeant – gris et lourd le matin, jusqu’à ce que la marée monte, 50km plus loin et que tout se dégage.

Deux ans de ta douceur, de tes soirées qui traînent le long des quais, sur les terrasses des cafés, en étirant l’été jusqu’à la mi-novembre, de tes bars à vin, de tes restaurants parfaits, de tes restaurateurs charmants – je n’ai jamais si bien mangé que chez toi, jamais été aussi bien accueillie que chez toi. Deux ans de soupirs heureux en traversant tes ponts, de rires et de courses devant le miroir d’eau, pour attraper le dernier tram, pour finir par rentrer à pieds, parce que l’air est bon, parce que ce n’est pas si loin.

Deux ans de tes gens gentils, de tes gens simples, heureux et gentils, de tes gens qui prennent leur temps, de tes gens qui me sourient, de tes gens qui me disent bonjour. Deux ans de tes fichues fêtes foraines et cirques et bazars d’antiquaires aux Quinconces.

J’aime les pierres chaudes et lisses de tes murs, les hauteurs raisonnables de tes immeubles qui me laissent voir le ciel en grand, j’aime un peu moins tes pavés qui ne souffrent pas mes talons – et mes talons en souffrent – j’aime les seulement cinquante kilomètres qui me séparent de l’océan, j’aime le poids de ton passé peu glorieux dont tu ne fais aucun complexe, j’aime te traverser à pieds, en long en large et travers, j’aime prendre le temps de te visiter et que tout ici semble facile.

Deux ans à guérir, à panser les plaies des amitiés déçues, l’écrasement de mon coeur sous un pied insensible, à désinfecter les griffures, la destruction de mes espoirs, deux ans à devenir plus dure, à construire des murs en béton armé et deux ans pour m’apercevoir que j’en suis bien plus heureuse. Sereine. Apaisée. Sans peur.

J’aime tellement vivre chez toi que je t’ai fait un enfant, un habitant supplémentaire, je t’ai offert ma première née, pour que tu me laisses rester chez toi, encore, encore un peu, encore toujours.

Deux ans de toi, Bordeaux, deux ans de nous.

La violence quotidienne des jugements péremptoires.

Je suis fatiguée.

Je suis fatiguée de ces jugements, de ces affirmations péremptoires et sans nuances, de la violence qu’elles dégagent, de cette blessure qui s’ouvre en moi à chaque fois.

J’ai tenté de faire mon mea culpa. J’ai cherché, j’ai relu mes jugements, mes écrits, mes affirmations, et – je suis peut-être mauvaise juge de moi-même – mais je n’ai pas trouvé trace d’avoir été, depuis longtemps, aussi catégorique, aussi insultante, quand on venait à parler de choses, d’auteurs, de films, que je n’aimais pas. Même quand on parle de Houellebecq ou de Beigbeder ou Despentes. J’ai écrit sur eux, j’ai démontré leur vacuité, leurs théories fumeuses, la pauvreté de leurs diégèses. Et si je juge leur style, à titre personnel, comme plutôt mauvais, je n’ai jamais enlevé à personne le droit d’aimer. Je n’ai jamais dit que c’était « de la merde » point-barre, à la ligne et basta. C’est un exemple. En voilà un autre : que cela peut-il faire de lire du Marc Levy, de ne lire que ça, pourvu qu’on lise ? Je suis peut-être ingénue, j’ai peut-être de grands idéaux quand cela touche à la littérature – je trouve Levy vain et creux, le dessous du dessous du panier littéraire – mais bon sang il est populaire. Les gens le lisent. Les gens LISENT. Certains ne lisent que lui, mais ils LISENT. Peu importe la qualité relative, subjective, de l’auteur, je suis trop attachée aux caractères d’imprimerie sur un papier granuleux, peu importe tout, n’importe quoi pourvu qu’on lise ! Même le journal. (J’aime la presse régionale d’un amour inavoué – mon imaginaire s’y développe incroyablement dangereusement)

Et je lis, quotidiennement, des jugements qui me fatiguent, qui me blessent par leur violence – même quand je partage l’opinion émise. Il y a des manières et des manières de dire les choses. A quoi ça rime de dire d’un film que c’est une corvée, un nanar ? D’autant si l’on sait que le film en question est populaire. Ça sert à se faire bien voir ? A se croire au-dessus de la masse ? A quoi ça sert cette violence contre les goûts des autres ? Qu’est-ce que ça change de dire « je n’ai pas aimé » ?

J’en ai marre de lire que les choses que j’aime, que les choses que mes amis aiment, c’est « de la merde », « nul », « pourri » et j’en passe et des meilleures. Ça me fatigue. Et ça me donne mauvaise opinion des gens, je trouve que c’est des cons, de gros gros cons même. Moi aussi je peux insulter. Ça sert à quoi ? A rien. A me soulager ? Alors, on en est là, tous, à se soulager, à se vider, chacun dans notre coin, sans penser aux autres, à ce qui peut les blesser, sans faire attention, sans la moindre empathie, c’est ça qu’on est tous devenus ?

Parce que ça, croyez-moi, c’est de la merde.

Il fait beau

J’aime bien quand il fait beau. J’aime bien parce qu’il fait chaud, parce que le soleil fait plisser les yeux, on a tous de drôles de tête, on fait ce rictus mi-grimaçant mi-béat et on se dit qu’on aurait du prendre ses lunettes de soleil, mais pfff on pouvait pas savoir.

Et puis, quand il fait beau, on oublie qu’on a dormi six heures et qu’on est fatigués, on oublie que le travail est lourd, que la vie est lourde, qu’on est lourd. On rit mieux, on rit à tout, on rit plus fort, on se laisse les jambes toutes nues, les bras tous nus, on est tous nus. La vie est plus facile, la vie avec moi, la vie avec un bébé, c’est plus facile quand il fait beau. C’est même pas grave d’être au travail, on ne rêve pas de plage et de sable fin et de soleil quand il fait beau. Il est là, le soleil, tout près là sur ta peau. Sur ta joue.

Ressasser

J’ai besoin de l’écrire ou je deviens folle.

Parfois, mon bébé ne va pas bien. Elle a, quelque chose de très commun somme toute, le clapet entre son estomac et l’œsophage qui ne ferme pas bien. Beaucoup de bébés ont ça, plus ou moins. Ça peut durer longtemps (toute la vie) comme être très court (un mois, une semaine). Le résultat, c’est que l’acidité de l’estomac remonte, et puis ça brûle. Je ne suis pas médecin, j’explique ça comme je l’ai compris. C’est très simpliste. C’est comme vous et moi quand on a trop mangé, elle a des remontées acides. Sauf que elle, c’est à chaque repas ou quasiment. Il n’y a pas grand chose à faire. Du gaviscon quand c’est trop fort. Les médecins peuvent donner des anti-acides, mais on ne les donne que rarement aux nourrissons. Il faut la sur-élever, et prendre son mal en patience. Heureusement, avec le temps, elle tient de mieux en mieux sa tête et son corps, et elle grandit, son système digestif devient mature, bref, ça s’améliore. On a du lait spécial. On lui donne dans de la tisane apaisante. Mais parfois, encore, mon bébé ne va pas bien.

Alors, j’en ai MARRE. Marre d’entendre que ce n’est pas normal ce bébé qui chouine « tout le temps ». Ma fille ne chouine pas « tout le temps ». Comme vous et moi, elle pleure quand elle a mal, elle est irritable quand elle a mal, elle est beaucoup plus fatiguée quand elle a mal. Mais elle ne « gueule » pas. Oui, ce mot « gueuler », je l’ai entendu. Par quelqu’un de proche. Ça m’a clouée sur place. Mon enfant supportait huit personnes à la maison depuis 48h, elle était épuisée, elle pleurait parce qu’elle en avait marre parfois. Le plus souvent elle souriait à mes parents, faisait des « areuh ». Ma fille est plutôt d’excellente composition. Ce n’est pas une fierté maternelle. Elle serait pénible que je le dirais – et le lui dirais. Mais ce n’est pas le cas. J’aimerais coller un enfant qui HURLE dans les bras de cette personne, pour qu’elle se rende compte que ma fille, non, ne « gueule » pas. Elle a eu une énorme crise quand d’autres parents étaient là. Ils m’ont dit que, compte tenu des circonstances, elle était plutôt sympa et gentille avec nous. Plus tard, quand notre nombre a été réduit à quatre personnes autour d’elle, ma fille n’a fait que rire et sourire et « parler » avec nous tous. Elle a parfois d’énormes chagrins, qui n’ont rien à voir avec ses brûlures et qui sont inexplicables. Alors là, oui, elle hurle. Elle gueule. C’est violent. Elle n’a jamais fait ça quand des gens étaient présents. Jamais. Je n’ose imaginer les réflexions, alors.

Alors oui, un bébé qui a mal comme ça, ça se porte. Ça veut qu’on la tienne, qu’on la balade, ça la distrait de sa douleur. Ça veut se regarder dans le miroir. Ça veut qu’on lui parle, qu’on lui prête de l’attention. Ça veut qu’on la berce. Tout ce qu’on ne peut pas faire quand on reste le cul collé sur une chaise à se faire servir. Ce bébé veut aussi beaucoup sa mère et son père, parce qu’ils savent, ils ont l’habitude, ils la tiennent dans la bonne position qui la soulage.

On a des hauts et des bas. Des journées sans sommeil, des journées qui sont longues parfois. Je suis découragée plus souvent qu’à mon tour. Je me demande ce que je fais mal. Je me dis qu’elle en a ras-le-bol de moi. Parfois, j’en ai ras-le-bol d’elle. Mais jamais, au grand jamais, je ne me suis dit que ma fille chouinait, gueulait, était irritable pour rien. Elle a mal. La patience est aussi une vertu parentale.

Alors oui, ce mot « gueuler », me reste en travers de la gorge. Ces phrases que j’entends à travers un haut-parleur, que l’enfant ne va pas bien « autrement » (ah bon ? car le médecin, lui, dit qu’à part ce problème, elle est en parfaite santé), qu’on est « pas persuadé que c’est à cause de son clapet qu’elle fait ça » (Ah bon ? tu as un diplôme de médecine ? Ah, tu lis « Top Santé » ! oh pardon effectivement, ça fait de toi un expert), ça me retourne le ventre. Ces solutions ridicules, non-médicales et non-scientifiques que j’entends, que notre médecin réfute, commencent à me mettre dans une colère noire. On a beau expliquer, être les parents, savoir, on est pris pour des débiles, on est critiqués, attaqués, sans cesse. Nos choix ne sont pas respectés. J’en garde une rancune qui sera sans doute tenace, parce que ça vient de quelqu’un qui critiquait avant même sa naissance. Qui ne s’intéresse à ma fille que pour dire qu’elle « gueule » et qu’elle est « pénible » ou qu’elle a « un problème ». Qui ne lui parle pas, ne joue pas avec elle, ne la berce pas, ne la câline pas. Alors oui, du coup, cette hostilité, ma fille la ressent. Les rares fois où on l’a prise dans les bras, elle s’est donc mise à pleurer. Je comprends que ça vexe. Mais ce n’est pas sa faute à elle.

J’aimerais arrêter de ressasser et me concentrer sur ma gamine. J’aimerais me dire que je ne vais pas garder une dent. Que je vais passer outre et même provoquer de plus fréquentes visites. J’aimerais être plus grande que ça. Mais ça fait longtemps que je suis « plus grande que ça ». Que je suis l’adulte. La raisonnable. Et, franchement, là, je suis à bout de patience.

L’odeur

Elle sent le lait caillé et le chaud et le produit avec lequel on la lave. Le bébé, ça ne sent jamais le bébé, ça sent beaucoup le lait et le produit lavant et parfois ça sent aussi la lingette qui est prévue pour les fesses quand on part se promener mais comme on a pas trouvé de bavoir et que le paquet était là et qu’elle avait la bouche sale, elle sent la lingette sur les joues et puis voilà.

Elle s’en fout. Elle s’en fout elle, quand je me cache dans la salle de bain pour pleurer, elle se fout de ma tétanie de l’avenir, elle se fout de ma peur à l’hôpital, une peur avec le sourire, elle s’en fout que j’ai rien à me mettre, elle est d’accord pour que je reste cul nul, elle aimerait bien rester cul nul. Elle veut manger, elle veut des câlins, elle veut qu’on l’aide à dormir, elle veut regarder la lumière, elle veut avoir chaud et parfois je ne sais pas ce qu’elle veut, aussi.

Je vais passer un concours mais je ne sais plus si j’ai envie de le passer, j’ai eu peur peur peur à l’hôpital, j’ai peur encore de la suite, de l’avenir, je trouve tout moche, je n’ai envie de rien, je ne sais pas ce que je veux, à part la tenir contre moi, pour toute la vie, avec son odeur de lait caillé et de chaud et de lingette.