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Le cœur, et la bouche, et la vie.

Rien faire du tout.

« Et si ton grand projet de cette année, c’était de ne pas avoir de projets, et d’apprendre à vivre avec ? »

me dit-elle, comme ça, grands yeux noirs dans un petit visage fin entouré d’un océan de boucles brunes. Quant à moi, en face, je lui dis ma frustration comme je peux, comme je crois, liée à la précarité de mon emploi, comme si tout allait se résoudre parce que le mot « indéterminé » serait inscrit en haut de quatre feuilles de papier. Cela ne m’a jamais affectée jusque là, mais c’est aussi la première fois que je suis en emploi précaire, depuis 15 ans que je travaille. Aujourd’hui je fais le compte des vacances incertaines financièrement, des mois où on tire la langue parce qu’il faut bien vivre et aller voir nos familles et nos amis, des laines de luxe dont je rêve et que je ne peux pas m’acheter, parce que je suis raisonnable, pour les raisons citées plus haut, de cet appartement qui me pèse parce que ce n’est pas chez moi, et parce que la moquette, et qu’on ne peut même pas changer pour une location, parce que notre « précarité » actuelle nous l’interdit.

Je lui dis tout ça alors qu’elle perd bientôt les aides sociales pour la garde de son fils, qui a eu le mauvais goût de naître en avril. A ses trois ans donc, fin des aides, et l’école n’est qu’en septembre. Fin de la crèche, plus les moyens. Pas les moyens de faire des extras non plus, finalement. Elle me dit alors, elle, qu’elle a toujours vécu dans l’incertitude, qu’elle n’a connu que la précarité financière et matérielle ou quasiment, et que ce n’est pas grave, et qu’on peut aussi VIVRE. Seulement « vivre », sans projet-s. Elle me dit que ça s’apprend. Que ça peut être un projet. Que pour mon projet de 2017, je pourrais peut-être dormir. Jouer avec ma fille. Me remettre à cuisiner pour de vrai. Aller à la piscine. Aller à Hourtin tous les dimanches dès le mois de juin.

Je me suis dit que c’était bête, qu’on ne peut pas vivre sans projet, que ça nous fait avancer, prévoir, rêver les yeux ouverts, c’est ça la vie.

Et puis j’étais très fatiguée. J’avais envie de dormir. J’avais envie de dormir et j’avais envie de renouer avec je ne sais quoi, moi, mon rythme, la nature, ces conneries là. Je me suis dit que ce serait bien, une année pour dormir. Une année pour réfléchir. Une année pour rien faire du tout.

Ce qu’on se souhaite

J’aimerais bien savoir ce qu’on se souhaite, à nous, au fond de notre cœur, dans les tissus de nos tripes, pour les nouvelles années. Septembre et ses résolutions de sport, de santé, de régime et de finances prospères ont fait long feu et que nous reste-t-il pour janvier ? devient-on plus raisonnable avec l’âge et l’année qui se déroule, fixons-nous des buts plus atteignables ? devient-on plus bienveillants ?

Je vis en ce moment des semaines (des mois) difficiles, des rendez-vous médicaux et de douleurs indicibles, autant physiques que psychologiques et quand je pense à ce début d’année, à celle qui arrive et se déroule, déjà beaucoup trop vite sous mes yeux, je me souhaite de la douceur.

De la douceur, des tendresses, des indulgences. Je voudrais trouver quelque chose qui m’apaise et je crois dans le savant cocktail de médicaments, huiles essentielles, acupression, kinésithérapie, psychothérapie. J’espère qu’avec tout ça cette mauvaise passe sera bientôt un mauvais souvenir.

Je dois avouer donc que mon unique résolution sera de prendre soin de moi, même si cela ne veut pas dire (pour moi), faire des masques pour les cheveux et me maquiller et mettre de la crème sur mes jambes. Non. Je me souhaite des massages aux huiles d’avocat et d’abricot, du temps pour moi – mais il faut que je me l’accorde, du temps pour ma famille (vrai, qualitatif et bienveillant) et une vie lente et douce.

Je ne suis pas très au point sur les concepts à la mode (et je crois que ce dernier n’est plus à la mode depuis très longtemps) mais un jour quelqu’un a écrit « slow life » sur un bout d’internet et honnêtement, en ce mois de janvier 2017, c’est tout ce que je me souhaite.

Et ce que je vous souhaite aussi.

La ville à ses petits vélos

Qui filent, roulent, à toute allure.

Il y a les fous de Peugeot et les fans de motobecane. Ceux qui ne jurent que par les vitesses et ceux qui ont des mollets en titane. Il y a même ceux qui changent de camp. Comme moi.

Il y a ceux qui portent des casques et ceux qui portent leur folie. Il y a ceux qui vont à toute vitesse, et ceux qui enclenchent la 1ere et qui lèvent le nez du guidon le long du cours Clémenceau, pour admirer la majesté des murs de pierre blanche. Et qui se font klaxonner par les bus. Comme moi.

Y’a les cyclistes du dimanche, qui sortent tête nue les jours de pluie et arrivent trempés, râleurs. Il y a ceux qui se sont fait avoir une fois, pas deux, et qui ont un sur-pantalon de pluie, une parka imperméable, des gants, une capuche, une dégaine de bibendum et qui sourient aux éléments comme de doux idiots. Comme moi.

Il y a les cyclistes qui ont le temps, qui attendent et les vélos qui ne s’arrêtent pas aux feux rouges. Il y a ceux qui mettent le bras, ceux qui mettent rien et on verra bien. Il y a ceux qui crient contre tous ceux là. Comme moi.

Y’a surtout les gens qui sourient de nous voir, avec nos deux casques, elle devant et moi derrière, elle ses gants blancs et moi mes gants noirs, son sourire ravageur et les boucles blondes qui s’échappent de son casque. Les voitures ralentissent et nous laissent passer, les ouvriers du chantier, qui nous voient passer chaque matin, avec de grands mouvements de bras nous disent bonjour. Le rythme de ses questions accompagne notre trajet et quand je la dépose, j’ai du mal à la quitter.

Je voudrais l’emmener au bout du monde, sur mon petit vélo.

Quand je serais grande.

Un jour, ma vie est devenue ça : je me suis retrouvée à chercher ce que voulait dire « SMNDA » (Same Mandate New debtor Agent) sur Google pour aider un client.

Et, contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, j’ai trouvé cela pénible mais non pas parce que je devais répondre parce que ça allait plus vite si je le faisais moi au lieu de transférer à un service de gestion débordé, et que ce n’est pas mon boulot, non j’ai trouvé cela pénible parce que je ne suis pas formée, parce que je ne sais pas tout ça « de base » et que je dois chercher, ce qui n’est pas normal, et aussi parce que ça me plaît. Merde, ça me plaît de répondre à des questions techniques sur des flux bancaires. Je ne sais pas de quoi mon avenir professionnel sera fait, mais si un jour j’ai l’occasion de me spécialiser, c’est sans doute vers cela que j’irais.

De toute façon, à l’heure actuelle, deux choses me plaisent dans mon boulot. La première, la partie complètement back-office, chercher, trouver des solutions, répondre aux besoins primaires du client. J’ai toujours détesté le front et pris mon parti du middle, même si officiellement je suis une personne du middle pour les flux, je mets de plus en plus les mains dans le cambouis et je ne saurais pas expliquer pourquoi ça me plaît, mais ça me plaît. Ce n’est pas plus ou pas moins intellectuel, c’est différent, mais je ne vends rien quand je fais ça. Rien à part moi et mon savoir-faire et mes capacités à réfléchir. Et en général, comme cela paraît technique à beaucoup de personnes, les gens sont reconnaissants. Tu leur rends service. C’est quand même autrement plus valorisant que d’essayer de leur vendre quelque chose, non ? La seconde, qui est nécessairement liée, est mon ultra spécialisation grandissante dans les flux, qui me fait dire que tant de savoir va être un jour gâché si je ne deviens pas, effectivement et officiellement sur le papier, une spécialiste justement.

Je sais que mon travail à l’air assez inintéressant comme ça. Personne, quand il était petit, s’est dit « quand je serais grand je serais banquier ». Surtout pas moi, mon désamour des chiffres et mon 5 en maths au bac. Mais, heureusement pour mes clients, en réalité il ne me sert à rien de savoir quoi que ce soit aux vecteurs et 3,14 est souvent seulement une différence de montant d’intérêts créditeurs/versés sur une rémunération de compte. Pourtant, donc mon boulot est passionnant. J’arrive le matin et je ne touche pas terre, je suis occupée jusqu’à la fin de la journée, je me force à laisser des dossiers en attente parce que, c’est vrai, l’argent ne dort jamais. Je peux écrire sur ma pause déjeuner, parfois. Souvent, je râle sur mes collègues, les procédures sévères me fatiguent et m’épuisent, faire et défaire, c’est toujours travailler, mais à la fin de la journée, j’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose.

Malgré son étymologie, le travail n’a jamais été une torture pour moi, mais, depuis quelques mois et même si certains jours sont durs et que je suis fatiguée et que tout n’est pas rose, je n’ai jamais pensé à démissionner, je suis toujours heureuse d’aller travailler, je sais que je vais y apprendre et aider. Ce n’était pas gagné.

Mais on y est.

Lundi, mardi.

Ce matin. Les matins du week-end. Les matins des vacances.

Au premier réveil son père la met dans le lit et elle me couvre de bisous. Quand mon réveil sonne, elle réclame son lait, « -nettes ». Oui, il faut mettre les lunettes pour se lever. Ses petits bras autour de mon cou, on va jusqu’à la cuisine, je l’assieds sur le plan de travail, lait, chocolat pas chocolat, gâteau, on repart jusqu’au lit. Je vole encore dix minutes de sommeil et puis on y va. Elle me suit partout. Il faut tout prendre, le lange-doudou, le biberon, le gâteau, un jouet au hasard mais en ce moment c’est le petit cheval qui roule quand on le remonte. Elle accepte encore que je la transporte dans mes bras, avec tout ce petit monde, mais elle n’est pas contre l’idée de marcher. Je rentre dans la douche, elle s’allonge sur le tapis de bain, j’ai une pensée pour la lessive qui attendra ce week-end, elle met le doudou en boule sous sa tête et roule ma poule. Je sors. Je m’habille. Elle réclame la chaise, boire un « cacou » (un petit coup) au robinet, je l’installe, elle joue avec l’eau, je me maquille, elle prend mon eyeliner, je ferme l’eau, elle prend mon mascara ouvert, essaie de le manger et fait « bwwaaaaaah ». Le mascara c’est pas très bon. L’échalote crue non plus d’ailleurs, elle l’a appris hier soir ça. La patate crue ça la dérange pas mais non épluchée c’est moi qui fait « bwaaaah ». On y va ? petits bras autour du cou mais pas sans le biberon, pas sans le doudou, on a perdu le jouet quelque part. J’ai oublié mes chaussettes, je la pose, demi-tour, tiroir, chaussettes, elle m’attend à l’endroit exact où je l’ai posée. Je lui prends la main. On repart vers la cuisine, une cracotte pour elle, deux gorgées de café pour moi. Je fais la grimace pour la faire rire et elle dit « Mamaaaannnn ?! » du ton incrédule qu’elle prend quand maman fait des bêtises. Quand on a un public, c’est encore mieux, elle regarde son père, ou son grand-père, ou sa grand-mère, pour être sûre qu’ils ont bien vu que je faisais une bêtise. Je la guette du coin de l’œil, et BOUH ! ça la fait exploser de rire. Cela me rassure un peu de savoir que pour elle, je ne suis pas que cette mère qui fait les courses et la cuisine et qui dit qu’on va au lit et qui dispute et qui court le matin après le réveil. J’essaie de plus en plus de prendre du temps pour faire des grimaces, jouer à dormir, se cacher dans le tipi. C’est pas beaucoup, c’est jamais assez,  à mon sens. Il y a tellement de choses que je regrette. J’ai passé ses trois premières semaines sur un nuage parfait. Et puis j’ai passé les 7 mois suivants de sa vie à tout rater, à vivre dans le noir tout éveillée. A ne pas profiter d’elle, de la situation. A être malade. Je ne peux pas rattraper. J’espère qu’un jour j’arriverais à faire la paix avec cette culpabilité.

En attendant, ce matin était un de nos matins. Lundi sera un de nos matins. Mardi aussi. Et mercredi.

Et si je savais pourquoi

Les genoux qui tremblent.

Je me tiens au mur, mon épaule tire, mon cou craque, ma jambe brûle. Je me lève, dans une minerve et un corset invisible. Cela faisait longtemps. Ou peut-être pas, d’ailleurs, j’ai tendance à oublier, j’ai tendance à ne pas compter. Je gère. Je panique un peu, je souffle, j’essaie de redescendre en pression, de ne pas aggraver le problème avec une crise d’angoisse par dessus le marché. J’ai l’impression de ressentir ce qu’éprouvent les sportifs qui vont au bout de leurs corps. J’ai l’impression de ressentir ce qu’éprouvent les femmes qui accouchent quand ça dure des heures. Accoucher m’a paru tellement plus facile que ce que je vis là, à l’instant T, là. Je prends un antalgique et un anxiolytique, il faut que j’avance.

Bientôt 10 ans. Je crois être passée par tous les stades, encore et encore dans un cycle infini de déni, de colère, d’acceptation, d’apitoiement, de déni, d’acceptation, d’apitoiement, de colère, de déni… A chaque fois un petit plus et un petit peu moins de pitié. Un petit peu plus et un petit peu moins de sérénité. Passant d’extrême en extrême, en parler tout le temps et puis n’en parler plus du tout, d’abnégation, de souffrance silencieuse et puis de rage, d’objets lancés contre le mur, d’éclats de voix, de hurlements. De pleurs. J’ai pleuré si longtemps, et puis plus du tout et puis si longtemps encore.

Un jour, j’ai arrêté de dire : « je suis fibromyalgique ». L’adjectif me révulse et je ne suis pas « ça ».

J’ai une fibromyalgie.

L’invariable question qui suit me plonge toujours dans un abîme d’ambivalence – dois-je décrire rapidement la chose, m’en tenir au minimum, ne pas inspirer de pitié, faux sourire plaqué sur le visage pour dire que ce n’est pas grave ? qu’on en meurt pas ? – peut-être devrais-je faire la liste des symptômes, une bonne fois pour toute, que j’imprimerais sur une feuille A4 et que je distribuerais autour de moi, ce sera plus simple. On pourrait faire des flyers qui répondraient à ces questions : « qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que ça fait ? »

Cela fait mal.

Cela tire et brûle mes muscles.

Les contracte. Les rends pierres.

Bouge mes vertèbres, mes cervicales.

Trembler mes genoux, mes mains.

Tire mes tendons.

De la paresthésie (des fourmillements) dans les mains et les pieds.

Du bruxisme centré qui occupe ma mâchoire.

Des sautes d’humeur.

Une fatigue intense, totale, qui me fait dormir des heures et des heures sans jamais être reposée.

Des moments d’hyperactivité où le corps se doit de bouger et de fonctionner jusqu’à l’épuisement sous peine d’un état de panique irrationnel.

Une dépression sur deux.

Divers problèmes gastriques.

Des douleurs articulaires (le petit doigt de la main droite, le coude droit, le genou droit).

Des crises de panique, d’angoisses. Des crises de pleurs inexplicables, inexpliquées.

Parfois je ne peux pas m’empêcher de bouger. Parfois je ne peux plus bouger.

Dans certaines maladies, il n’y a pas de traitement. La fibromyalgie, on bricole. Cela ne règle pas tout, dans mes mauvais jours je trouve que ça ne règle rien. On bricole avec les antalgiques neuro, les antalgiques opia, les anxiolytiques, ça réduit les crises, la douleur, ça ne les empêche pas et parfois quand tout se soulève, rien ne fonctionne. On fait des séances de kiné, de balneo, c’est une chance pour certains, moi j’en ai marre de me déshabiller devant un médecin trois fois par semaine. J’en ai marre des médicaments et de la levure. J’ai passé deux ans de ma vie à manger sans polyamines. Un an sans manger de viande. Un an et demi sans manger de gluten ou de lactose. Parce qu’il fallait essayer, parce que ça peut tout changer, mais ça n’a rien changé.

Et si je savais pourquoi j’écris ce texte, peut-être que ça me sauverait.

Apprendre à ne plus crier

La première fois qu’une partie de moi-même s’est détachée pour me regarder agir, ma fille devait avoir 8 mois. Elle était assise par terre, dans l’entrée, et elle pleurait. Et moi je criais.

J’essaie de me rassurer en me disant que je ne criais pas contre elle mais contre la situation, contre mon incapacité, contre moi-même, parce que la culpabilité que je ressentirais autrement serait trop douloureuse. Je n’ai pas envie d’entendre des « tout le monde crie contre ses enfants, ça arrive, ce n’est pas grave » parce que je sais tout ça et c’est super, c’est ce que je dirais moi aussi à n’importe qui. Sauf que, pas pour moi.

En tout cas, j’ai trouvé ça suffisamment grave ce jour-là pour m’arrêter net d’un coup, de me voir comme ça, et pour la prendre dans mes bras. Je me suis excusée, on a repris les choses doucement au début, sans courir, je suis arrivée 30 minutes en retard au travail et franchement, ce n’était pas grave. Le monde, le ciel, rien n’est tombé sur ma tête. Le soir même, j’appelais une psychologue, et quelques jours plus tard on diagnostiquait ce qu’on devait diagnostiquer, et on commençait à me soigner. « On », elle, moi, mon mec, ma fille, mon meilleur ami, mes copines. Parce que je savais que, malgré ce sursaut, je n’y arriverais pas seule. Alors j’ai décidé de ne pas avoir honte, je pouvais me sentir coupable de tout ce que j’avais fait et dit, avant, mais pas honte. Et j’ai battu le rappel des troupes et autour de moi s’est mis en place une chape de compréhension et d’amour.

Et franchement ça va mieux.

Mais parfois, ça continue de sauter, le verrou, celui qui fait de moi une bonne personne, il saute. Heureusement, je ne m’en prends plus à ma fille, parce qu’au final, la maladie qui était liée à sa naissance, vraiment, elle est guérie. Mais ce n’est pas la dépression qui faisait de moi une mauvaise personne. Cela amplifiait qui j’étais, à la base, et à la base, je ne suis pas quelqu’un de patient. Je ne suis pas quelqu’un de calme. Je crie, je rue, je tonne, je suis une colère intense, je suis un ours mal léché dans un corps inadapté. Peut-être que si je n’avais pas vécu tout ce que j’ai vécu je serais différente, mais peut-être pas. Et, pour être honnête, je n’aime pas cette partie de moi. Celle qui crie et qui tempête en première instance, chez qui la colère et l’exaspération explosent d’abord. Et qui temporise, relativise, après. C’est sincèrement épuisant, pour moi, pour les autres. C’est un peu déroutant aussi, parce que je trouve que par certains aspects je suis quand même une bonne personne. Je suis quelqu’un de plutôt optimiste (pour les autres), je remonte très bien le moral (des autres), je suis sensible (aux autres). Alors quand ces deux parties de moi s’opposent et se confrontent, c’est toujours désolant (pour moi)(et pour les autres ?). Et malheureusement, c’est rarement, pour l’instant, ma gentillesse et mon intelligence qui remportent la bataille.

Ce matin j’ai encore crié. (Non pas contre ma fille)

Cela m’a lessivée. Usée. Vidée. C’était nul et ça servait à rien. J’ai eu l’impression d’être en rechute, que tous mes efforts étaient réduits à néant, de nouveau. Que je n’y arriverais jamais, que je ne serais jamais une « bonne personne » (qui me plaît, à moi).

Je continue d’apprendre à ne pas crier. Jour 1. (Encore)

Une petite fille

C’est l’histoire d’une petite fille qui a dormi dans son tipi hier soir.

Attends, je reprends.

C’est l’histoire d’une petite fille qui commençait à escalader son lit. Alors on a enlevé les barreaux et elle a dormi, comme ça, dans un lit sans barreaux quelques semaines. Et puis, elle a commencé à se lever, pour ne pas dormir. En pleurant derrière la porte fermée. On s’est fâchés. Son père a remis les barreaux. Ça a duré, quelques semaines. Et puis, cette fois, elle les a escaladés, les foutus barreaux. Pour de vrai.

On a re-enlevé les barreaux. On l’a entendue pleurer derrière la porte fermée. Je me suis fâchée d’abord, fort. Tu vas dans ton lit. Ferme, sans crier, mais ferme. Pas contente, la mère. Et après, j’ai dit, tu es grande maintenant, tu es capable, tu es une grande fille, et les grandes filles dorment dans leur lit (et pas dans celui de tes parents, je te vois venir à 20 kilomètres, tu crois que hey, quoi ?) Tu es grande, tu es capable. Assieds-toi. Sur ton lit. Elle s’est assise. Elle pleurait toujours, de temps en temps, parce qu’elle avait compris. Non, c’est non. Mais bon, quand même, on tente.

Je suis sortie. Re-pleurs, derrière la porte.

J’ai dit « ZUT ! » et je suis partie. Trente secondes plus tard, plus un bruit. Nous n’y croyons pas, nous sommes estomaqués, est-ce possible ? Dans son lit ?

Une heure et demie plus tard, nous n’y tenons plus, si ça se trouve, elle dort, par terre derrière la porte. On aura l’air con, tiens. On ouvre la porte. Personne derrière. Personne dans le lit. Et, du tipi, sortent deux petites jambes.

Du coup, elle a dormi dans son tipi.

Et tant pis.

tipi

Tout vient à point (bis).

J’ai longtemps vécu dans une indifférence relative quant à mon corps : il était là, ni trop grand ni trop petit, ni trop mince ni trop gros et n’ayant que peu de points de comparaison sur la forme de mes bras de mes jambes ou de mes seins, j’avais du mal à faire une mise au point précise sur ce qu’il était. Il était, et voilà. J’ai aussi vécu beaucoup d’années à ne pas me préoccuper de mon apparence, à être très (trop) cérébrale, m’habillant mal/moche, pratique et solide, me maquillant, certes, mais plus pour maîtriser la technique que par soucis du beau. Je me sentais – comme tout le monde – parfois mal dans ma peau, je pouvais me sentir moche et grosse, prendre de belles résolutions avec de grandes déclarations – pour finir par ne rien faire puisque le lendemain tout était rentré dans l’ordre et que ça allait mieux.

Je suis tombée malade et mon corps était mon ennemi dans la douleur, mais pas dans mon apparence physique. Après tout, centrée comme je l’étais sur la maladie et mes difficultés à la gérer aussi bien physiquement que psychologiquement, mon image passait cette fois au 4e plan en terme de priorité. J’ai arrêté de me maquiller, ça n’a rien changé.

Je suis tombée enceinte. et parce que la nature déteste le vide et que mon intellect fut relégué dans les bas-fonds de ma personne (ce qui n’est pas grave puisque c’est temporaire, et bien vécu, quand on en est conscient), et que la maladie a régressé un temps, beaucoup de place psychique a été alors accordée à mon apparence et à ma conscience corporelle. Evidemment, les changements induits par la grossesse ne furent pas à mon goût, d’autant que dotée d’un corps parfaitement moyen depuis ma naissance, me retrouver « hors-normes » même pour quelques mois m’a semblé assez intolérable. Ce que la grossesse a laissé derrière elle par la suite a été du même acabit mais la patience* et le temps ont fait leur effet, j’ai fini par retrouver un corps aux contours que je qualifiais jusqu’à aujourd’hui d’acceptables.

Et puis ce matin j’ai croisé mon reflet dans les vitrines des magasins en descendant du bus. J’y ai vu une jupe courte et je n’ai pas eu envie de tirer dessus, de me dire « argh trop court pour mon corps/mon âge ». J’y ai vu des jambes et des cuisses fines, une taille svelte malgré un ventre pas tout à fait plat. J’y ai vu mon visage rond – qui sera rond toute ma vie – mais pas bouffi. Je ne me suis pas trouvée jolie (et je m’en fous) parce que mon regard n’était pas dirigé sur mon esthétique, mais sur les formes de mon corps et leur harmonie. Sur l’ensemble. Et je me suis trouvée bien, je me suis trouvée mince, je me suis trouvée normale. Et j’en suis heureuse parce que, pour une fois dans ma vie, mon corps ne m’évoque ni dégoût ni indifférence, mais paix, bienveillance et harmonie. Je peux toujours compter ses défauts, je ne suis pas aveugle. Mais ils sont acceptés et m’inspirent de la tendresse. Je pèse strictement le même poids que quand je suis tombée enceinte, qui est mon poids de forme, celui qui me suit depuis que j’ai 20 ans, le poids que je pèse et pour lequel je n’ai pas besoin de faire d’effort. Le changement n’est donc pas sur la balance, sur ce chiffre, ni même sur mes contours musculaires dessinés par le sport (puisque pour être totalement transparente j’ai arrêté tout sport depuis 3 mois)(et je le vis très bien), non le changement est dans ma tête.

Non seulement je me vois, vraiment, mais je me vois telle que je suis vraiment.

Les virgules sont importantes.

 

*J’en vois qui se moquent dans le fond.

A qui sait attendre.

Et finalement.

Et finalement j’ai eu 30 ans, une montre gravée qui brille à mon poignet, des fleurs, des bisous en pagaille, des surprises cachées dans la salle de bain (en forme de personnes ressemblant de façon stupéfiante à mes parents), une invitation à dîner, d’autres fleurs, un robot rutilant (que J’AI demandé et acheté), un gâteau avec une seule bougie pour me préserver, un déjeuner familial dans un restaurant un peu prout prout avec ma fille qui essayait de faire tomber les serveurs et promenait sa chaise haute autour de notre table, des câlins, encore des bisous. Et finalement un sentiment de sérénité totale, d’apaisement de mes humeurs et de mon coeur, de bonheur tranquille. Il ne m’a pas fallu 30 ans pour apprendre à me contenter de ce que j’ai, non, il m’a fallu 30 ans pour avoir tout ce que je souhaitais.

Le réaliser a fait disparaître la frustration du manque de temps personnel et émerger l’assurance que rien n’est grave et que beaucoup, si ce n’est tout, peut-être reporté à demain si on n’a pas envie, pas le temps, pas l’énergie. L’idée qu’il faut être bienveillant avec soi-même pour pouvoir l’être correctement avec les autres. Qu’on peut revoir ses exigences à la baisse pour que la vie soit plus douce et que ce n’est pas grave, que ça ne m’enlève aucune valeur à mes yeux, ou à ceux des autres.

Alors finalement j’ai eu 30 ans. Tout vient à point.